Paradox Music

INTERVIEW #078 – The Driver

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  • Salut Manu, merci de répondre à nos questions paradoxales ! Tu es l’un des artistes de musique électronique que nous respectons le plus. Avec plus d’un quart de siècle en scène, que peux-tu nous dire sur les changements dans le milieu de la musique électronique depuis tes débuts ?

C’est difficile de revenir sur plus de 25 ans de techno. On a tous nos visions différentes. Il y a deux sujets dans la question : la musique en elle-même et la scène qui inclut la médiation et la culture techno au sens large du terme. Pour commencer par cette deuxième, je pense que ça s’est démocratisé, on a vu l’émergence de cette culture, le “respect” des extérieurs par rapport à tout ce qui était véhiculé comme mauvais message au début. Donc ça c’est plutôt positif. Maintenant il faut pas oublier que 30 ans après la partie qu’on pourrait qualifier d’alternative, qui est encore très vivante, ce qu’on appelle les free parties, sont encore aujourd’hui tant décriées, pourchassées et autant mis au devant de problèmes de justice, de police, etc. Et ça malheureusement, ça n’a pas avancé. Je me fais pas le haut-parleur de la free party mais j’y ai traîné, et j’ai toujours des amis impliqués dedans et donc je suis ça de très près quand même et malheureusement sur ce point là on a pas avancé. Je sais pas si on avancera un jour, je crois que de toute façon tout ce qui n’est pas conventionnel et pas dans les clous fera toujours peur et c’est ce qu’on appelle le côté subversif et moi j’y reste attaché à ce côté là. Ça c’est sûr même si je fais partie d’une scène où j’ai la chance de vivre de ça, que ça soit mon métier et que je suis dans des soirées payantes, etc. mais j’oublie pas d’où je viens, je garde un pieds là dedans et surtout quand on me donne l’occasion comme tu me l’as donnée là de rappeler que les choses ne sont pas réglées et bah je le rappelle. 

 

Et puis sinon, la musique en elle-même a évolué bien sûr. Je suis pas partisan du “avant c’était mieux”, le côté old-school de la musique tout ça, tu sais il y a souvent des retours avec les années 90, ça me fait marrer 5 minutes mais je préfère la musique moderne en fait, surtout dans la techno. La musique d’aujourd’hui évolue en bien. C’est un peu compliqué à expliquer.

interview

 

  • Quel a été ton parcours en termes d’influence et d’écoute dans le monde très sinueux de la Techno ?

Il y a trois mecs qui m’ont influencé dès le début. C’est pas un secret, je le dis à chaque fois qu’on me donne l’occasion d’en parler : Laurent Garnier, Lenny Dee et The DJ Producer. Ce sont les 3, pour des raisons différentes, j’ai su que je voulais faire ça en les rencontrant, en les écoutant, particulièrement Laurent Garnier. Et puis au fur à mesure des années, selon les rencontres et encore aujourd’hui, il y a des jeunes artistes quand je reçois des prod’, je sais pas si on peut parler d’influences mais quand j’écoute, je me dis que j’aurais bien aimé faire ça. Ça pourrait être des influences futures. Il y a un jeune artiste qui s’appelle Rabik qui m’envoie régulièrement de la musique et à chaque fois je suis là “c’est vraiment cool”, il y a KRTM aussi. 30 ans après, il y a toujours des gens qui me mettent des tartes. 

 

  • En tant que DJ, tu dois recevoir de nombreuses promos. Que penses-tu de la production actuelle dans le circuit techno ? Y a-t-il selon toi assez de créativité et d’innovation ?

C’est ce que je racontais, effectivement, je ne reste pas bloqué sur les années 90-2000 et je reçois des trucs vraiment excitants que ce soit dans le Hard Core ou la techno. Il y a toujours des courants dans lesquels tout le monde tombe toujours un peu dedans, les choses rapides en ce moment : techno/hardtechno, de la techno warehouse. Il se peut qu’on en revienne parce que ça s’est déjà passé à la fin des années 90 où tout le monde jouait très très dur puis on s’est mangé de la minimale pendant 10 ans derrière parce que ça avait été un peu too much. Ce sont des petits courants qu’il peut y avoir mais c’est vraiment intéressant, c’est pas non plus un truc qui est remâché, ça s’est pas fait avant. En tout cas, je suis encore surpris 9 fois sur 10 quand je reçois des promos. 

 

  • Dans quelle mesure, penses-tu, que la musique en général et la techno en particulier doivent-être ou peuvent-être un média politique alors que la musique est considérée comme un média de divertissement ?

J’utiliserais pas le mot média. C’est pas la musique, c’est la culture électronique qui est politique de facto depuis le début vu les combats qui ont été menés pour l’acceptation de ces cultures, qui englobait aussi le respect des gens peu importe leurs origines, leur orientation sexuelle, qui avait et qui a toujours une place importante dans la musique électronique et la techno en général. Et ce que je disais tout à l’heure, tout le mouvement free party, alternatif, etc. il y a toujours eu un aspect politique et on l’a vu récemment avec les événements à Redon et le tabassage en règle des gens et du matos. Je l’avais déjà dit lors d’une interview suite aux Heretik à la piscine Molitor, bien sûr que c’est politique. J’avais posté un truc sur Facebook, j’avais vu Zemmour à la télé et ça m’avait fait grincer des dents. Un mec m’a répondu qu’un DJ devait se concentrer sur sa musique et pas donner ses opinions politiques… Je suis désolée mais j’ai 50 ans, j’ai le droit de vote, je l’utilise donc si j’ai envie de dire que je ne suis pas d’accord avec telle ou telle idée, je le dis. Ça c’est personnel mais il y a énormément d’artistes qui ont une conscience et une envie de faire bouger les choses et on peut appeler ça de la politique. C’est pas forcément ce qu’on entend derrière le mot politique avec un président, des ministres, etc. C’est la politique sociale, le monde dans lequel on vit. Il y a des choses qui ne doivent plus être aujourd’hui comme le combat qu’il y a eu pour la visibilité des minorités dans la musique, des femmes, etc. J’appelle ça de la politique aussi et c’est important que les acteurs et les participants à cette culture et cette musique en soient conscients et activistes. On ne demande pas non plus d’être encarté à un parti mais au moins de donner son avis et de faire des choses. Je pense que c’est important. 

 

  • Tes sonorités sont teintées d’influences old-school que ce soit au niveau du groove ou de la rythmique. Curieux de savoir si tu travailles plutôt sur Hardware ou sur Software pour tes productions ?  

Je sais pas si on peut dire que mes sonorités sont old-school et puis je n’ai pas produit tout seul depuis longtemps mais à l’époque j’étais 100% Hardware donc des synthés, boîtes à rythme, tables analogiques, etc. et pour que tout soit piloté, c’était Cubase. Aujourd’hui, j’ai changé, je me suis fait monter un studio plutôt axé sur le software mais j’ai des difficultés avec, je regrette le temps où j’avais tous mes synthés, les fils emmêlés, etc. Mais quand je travaille avec Electric Rescue par exemple, il y a un mélange Software et Hardware.

Affiche Documentaire Sous le Dojon de Manu le Malin
  • (Si je ne me trompe pas) Cela fait quelque temps que tu n’as pas joué à Marseille sous The Driver. Quel est ton meilleur souvenir dans la cité phocéenne ? 

Mon meilleur souvenir.. j’en ai pas qu’un ! J’ai eu la chance de connaître la grande époque des soirées Euphoria. Et plus récemment à des gros évents au Dock des Suds. C’est toujours particulier à Marseille, quand tu y vas tu sais qu’il ne faut pas faire semblant sinon ils vont te dire “Oh mais t’es venu pour quoi faire ?!”. C’est un peuple, ils en veulent donc il faut leur en donner et c’est toujours plaisant parce qu’il y a une ambiance. Il faut mettre le feu comme ils disent ! 

 

  • Tu as un lien fort avec Electric Rescue. En 2014, vous avez initié votre duo, W.LV.S avec votre premier EP sur Astropolis Records. Comment est né ce projet ? 
W.LV.S

 

On se connait depuis plus de 25 ans et on a toujours été proches humainement et on s’est toujours porté un intérêt mutuel dans la musique. Et ce sont les gars d’Astropolis qui une année nous ont dit que ce serait bien qu’on fasse un B2B pour une édition d’Astro et on s’est éclatés. Suite à ça Antoine m’a demandé si ça me branchait qu’on se mette en studio et qu’on voit ce que ça donne, qu’on essaie de faire quelque chose. Je me suis dit “pourquoi pas” et j’avais besoin de refaire de la musique. Ça m’intéressait de faire ça avec lui car c’est quelqu’un de très talentueux et qui est vraiment à l’écoute. Avec lui, c’est pas juste “il fait son truc et moi derrière j’essaie de placer 3 idées”. Il a bien fait de me proposer ça puisque quelques années plus tard on en est au 4eme ou 5eme EP et on va retourner au studio dans pas longtemps pour travailler sur de nouveaux morceaux. On s’éclate vraiment ! Moi je l’ai emmené sur des trucs plus durs, lui m’apporte sa connaissance de différents grooves et différentes sonorités : c’est un joli couple ! On s’entend vraiment très très bien et on est vraiment amis, ce qui est très important pour moi parce que faire des collab avec des mecs à l’autre bout du monde, que je connais à peine, c’est pas un truc qui me branche particulièrement et j’aime bien sentir la transpiration du mec qui est à côté de moi dans le studio. C’est pour ça qu’on s’est appelés W.LV.S aussi, le côté animal quoi !

 
  • 4 ans après l’EP culte, Misericordia sur le label Astropolis Records, vous faites votre retour avec un single The Pit sur lequel on retrouve la voix de Louisahhh. Comment est né ce track ? 

C’est Louisahhh qui nous avait contactés il y a quelques années, elle voulait sortir une sorte d’album concept. Le projet n’avait pas abouti et un jour Antoine m’a dit qu’il fallait qu’on en fasse quelque chose parce qu’on avait fait un morceau assez épuré qui est celui qu’on entend aujourd’hui mais on l’a retravaillé. On a rappelé Louisahhh qui était partante et le morceau lui a plu. Donc ça fait partie du prochain EP avec 3 autres morceaux et des remixes, notamment de Tommy Four Seven.

  • Comment décrirais-tu un morceau intemporel en Techno?

Oula… Tu me poses une colle. Dans les vieux morceaux que je peux avoir du plaisir à réécouter, il va y avoir tellement de choses différentes. Je vais te citer l’éternel Mescalinum United – We Have Arrived tout comme Smack My Bitch Up ou Voodoo People de l’album Jilted Generation de The Prodigy. Ça peut être des morceaux Hardcore comme du Breakbeat ou de la House. C’est des tracks que tu écoutes 20 ou 30 ans après tu te dis encore “putain qu’est ce que c’était bien !” même s’il y en a certains où le son ne claque pas autant qu’aujourd’hui mais l’intention et l’âme du morceau, c’est ce qu’il y a de plus important. Finalement la production et l’aspect qualitatif sonore, le côté ingénieur du son, pour le côté intemporel, je ne sais pas si c’est primordial. Pour moi, l’âme est plus importante. 

 

  • A quoi doit-on s’attendre dans les mois à venir concernant ton actu artistique ?

Déjà que la vie reprenne et puis on verra après ! J’ai qu’une envie c’est de retourner derrière les platines parce qu’il y a que là que je me sens bien. Ça fait 2 ans que c’est compliqué et que c’est déprimant. J’ai juste envie de rejouer et puis les projets, on verra ensuite.. J’ai besoin de remettre de l’essence dans le moteur, de revivre, de redécouvrir la nuit, les gens même si je suis forcément quelqu’un de très sociable, mais derrière les platines avec des gens devant, ça réouvre les chakras comme on dit. Si, Il y a quand même un projet qui est en route, un label avec les gars d’Astro. Un label 100% digital qui s’appellera Mekanik et dont je serai un peu le DA. Ce sera une plateforme pour la nouvelle génération mais aussi de temps en temps des vieux headliners. Mekanik en rapport avec le nom de la scène d’Astropolis dont je m’occupe depuis quelques années.

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